Jean Lopez se vautre dans des contradictions pour flatter un lectorat réactionnaire

Comme nous l’avons évoqué sur Twitter, Jean Lopez, historien, spécialiste des guerres de la Seconde Guerre Mondiale, a donné depuis plusieurs années, des entretiens concernant celle-ci, comme le récent, avec Frédéric Taddéi, sur RT France. Concernant l’URSS, Staline, comme vous pouvez le vérifier par la reproduction de la dite émission ci-dessous, il a souvent tenu, il tient souvent, des propos mesurés, équilibrés, parfois même à contre-courant de l’orthodoxie dominante. Hélas, alors qu’il a répondu au tristement célèbre quotidien, “Le Figaro”, dans sa partie “Tribune”, nous avons dû constater qu’il s’adaptait à son interlocuteur et à son auditoire pour se vautrer dans le plus abject anticommunisme et la russophobie qui est aujourd’hui au coeur de la conscience de la grande Bourgeoisie occidentale. Des propos qu’il tient à l’attention de Frédéric Taddéi, nous en avons cité un certain nombre sur Twitter et les avons commentés. Nous ne reproduisons pas ici les connaissances, les nuances, les critiques que nous avons déjà exprimé. Pour cet entretien donné au Figaro, qui se trouve ici (et nous ne recommandons pas la lecture de ce journal), nous reproduisons les parties de ses assertions auxquelles nous répondons. Pour avoir l’article entier, il faut vous reporter à la page indiquée. Nos commentaires sont en italique.

Cela nous empêche parfois de bien comprendre qu’à Varsovie, Riga, Tallinn ou Kiev on ne peut avoir la même approche des rapports avec la Russie. Pour tous ces peuples, que cela nous plaise ou pas, que cela plaise ou pas à Vladimir Poutine, l’arrivée de l’Armée rouge en 1944-45 a été à la fois une libération et une occupation.

En quelques mots à peine, J. Lopez prétend justifier l’attitude extrêmement hostile des pays cités envers la Russie actuelle, héritière de l’URSS, au motif qu’ils ont été occupés après la Seconde Guerre Mondiale. Quels Polonais, quels Lettons, quels Lituaniens, quels Ukrainiens ont pu considérer qu’ils étaient occupés par un pays qui ne les occupaient pas plus que les Etats-Unis l’ont fait en Allemagne ? ! Il faut rappeler que, avec le pacte de Varsovie, ces pays étaient indépendants et reliés, comme ceux aujourd’hui au sein de l’Etat, et qu’il pouvait y avoir des bases soviétiques, surtout à proximité des frontières Est/Ouest. Des Polonais, Lettons, etc, n’ont pas apprécié la tournure des événements, la présence soviétique, puisque, pendant cette guerre, ils furent ou engagés dans les armées qui assistaient les armées allemandes, ou ils furent des espions, dénonciateurs, ou ils furent des gangsters qui ont profité de cette terrible guerre pour, tuer, voler, comme la Gestapo française l’a fait. Après guerre, tous ces individus auraient pu être recherchés, arrêtés, jugés, condamnés, et, hélas, peu l’ont été. Ils ont donc été pendant des décennies disponibles pour l’espionnage occidental, pour l’activisme anti-soviétique. Inversement, dans ces mêmes pays, des Polonais, des Lettons, etc, ont mesurer ce que l’URSS a fait pour eux et leur pays, ont participé à la construction des démocraties populaires, qui ont été caricaturés en Occident, et le sont encore.

Vladimir Poutine manipule l’Histoire sans le moindre scrupule. Et il joue sur les mots concernant les années 1933-39. Première remarque, la rupture entre Moscou et Berlin, qui intervient en 1933, est le fait d’Hitler, pas de Staline, qui n’avait qu’une envie, prolonger le partenariat engagé avec l’Allemagne depuis le début des années vingt. Deuxio, Staline a tenté, en 1936, de prendre langue avec les chefs nazis par l’intermédiaire d’un envoyé discret, Kandelaki. Par ailleurs, s’il est vrai que Chamberlain et Daladier se sont couchés à Munich, c’est bien Staline qui signe un pacte le 23 août 1939 avec Hitler, et pas Daladier ou Chamberlain qui, eux, déclarent la guerre dix jours plus tard. La pire manipulation est de présenter le Pacte avec le Reich comme un pacte défensif, alors qu’il est un véritable permis d’attaquer. Permis d’attaquer la Finlande, la Roumanie et la Pologne pour l’URSS. Permis d’attaquer la Pologne pour le Reich. L’URSS n’est pas cet être vertueusement antifasciste dépeint par Vladimir Poutine. Elle a livré entre 1939 et 1941 plus d’antifascistes à la Gestapo que tout autre pays à l’époque.

V. Poutine manipule l’Histoire. Vraiment ? Donc, il serait un manipulateur, quand les dirigeants occidentaux seraient des hommes honnêtes. Rires. V. Poutine a constaté que les Occidentaux continuent leur guerre mémorielle permanente contre l’ex URSS, et la Russie actuelle, sont capables de diffamer moult hommes et femmes de cette époque, sont capables de signer ensemble, à Strasbourg, un texte révisionniste par lequel ils affirment que l’Allemagne nazie et l’URSS étaient des régimes comparables, voire identiques. Avant qu’ils ne conquièrent le pouvoir politique bourgeois allemand, soutenu par le grand patronat, les Nazis étaient connus par leurs opposants communistes comme des ENNEMIS. L’URSS, à l’époque beaucoup moins puissante qu’elle ne le deviendra, aidait comme elle le pouvait les Communistes allemands. La rupture indiquée au début, du fait d’Hitler, se fait dans la foulée de son accession, parce qu’il existait un accord entre l’URSS et la République de Weimar (Traité de Rapallo), et que Staline n’a pas à faire cette rupture, puisque Hitler l’a déjà faite ! J. Lopez prend un test soviétique des intentions allemandes pour une véritable recherche d’alliance. Il s’agissait de savoir à quel niveau se situait la volonté d’agression nazie contre l’URSS. Le fait de refuser catégoriquement toute négociation était une information importante. Elle a contribué, avec d’autres informations, à justifier le plan d’armement soviétique. Quant au pacte final, sur lequel nous nous sommes tant de fois exprimés, pacte de NON AGRESSION (en attendant l’agression !), signé par l’URSS puisque la France refusait une alliance stratégique avec l’URSS, il fallait NECESSAIREMENT que les troupes soviétiques avancent le plus possible dans toutes les directions, puisque là où elles s’arrêteraient, c’est qu’elles auraient en face les soldats allemands et que, le jour à venir de l’agression, ceux-ci partiraient de ce point et non pas d’un point situé plus en arrière, plus proche de l’URSS. Jean Lopez sait parfaitement tout cela, et il est d’une parfaite mauvaise foi.

Nous reproduisons cette partie, sans la commenter. Elle démontre qu’il est capable d’être honnête et rigoureux, même si nous venons d’apprendre qu’il est aussi capable de ne pas l’être.

Quant aux convictions nationales-socialistes de la Wehrmacht, elles ne sont plus à démontrer. Les généraux sont d’accord, par principe, sur la militarisation de la société, le redressement extérieur, l’écrasement de la gauche, la marginalisation des Juifs allemands. En URSS, ils n’auront pas de scrupules moraux à abattre les commissaires politiques et à aider massivement les Einsatzgruppen à massacrer Juifs, communistes, malades et handicapés, et supposés partisans à une échelle jamais vue auparavant. Plus d’une fois, des soldats de la Wehrmacht prêteront la main aux crimes de masse. S’il est risible de parler d’un «honneur sauf» de la Wehrmacht, on n’oubliera tout de même pas que c’est de ses rangs qu’est venue l’opposition la plus décidée à Hitler, même si elle ne concerne que quelques centaines d’officiers sur des dizaines de milliers.

Il aurait fallu poser la question aux déportés de la Vorkouta et à ceux de Buchenwald… Si l’on compte le poids des morts et des souffrances, les deux régimes se valent. Si l’on compare les valeurs qu’ils défendent et au nom desquelles ils commettent leurs crimes de masse, c’est à chacun de voir: racisme contre dictature du prolétariat/du Parti. Une grosse différence néanmoins (parmi bien d’autres, mineures): le régime nazi serait resté éliminationniste avec ou sans Hitler, sous peine de se renier: tuer les «inférieurs» est dans son ADN. En revanche, le système soviétique sans Staline s’est montré beaucoup moins létal ; il a su retrouver une forme de «légalité socialiste», même relative… On peut donc penser – ce qui ne clôt pas la discussion – que le stalinisme a été une aberration temporaire, ce que l’on ne peut dire du nazisme. Si, par uchronie, le nazisme avait gagné la guerre, il aurait continué à traquer les Juifs partout pendant mille ans, il n’aurait cessé d’assassiner sans relâche handicapés physiques et mentaux.

Les camps de travail soviétiques sont des camps de rééducation, et de travail. Ils ne visent pas à tuer. Les camps de concentration nazis visent à tuer par le travail, la faim, la fatigue, la maladie, les camps d’extermination, à effacer de la Terre. L’URSS n’a jamais eu de tels camps. On ne peut donc pas dire que si l’on compte le poids des morts et des souffrances, les régimes sont proches. Les nazis sont des agresseurs, qui ont imposé des violences inouies, les Soviétiques sont des défenseurs, qui ont agi, en associant diverses nationalités, des camarades de toutes les origines, ont libéré des pays de la présence nazie, ont donc sauvé des vies. Cette comparaison-égalisation est un scandale. La direction de l’URSS n’est pas une direction personnalisée : Staline ne décide pas de tout. Le stalinisme est une projection des ignorants et des ennemis de l’URSS. C’est pendant cette période que l’URSS a été la plus forte, en expansion. Une “aberration”, pour les capitalistes et fascistes, on le sait ! mais les Communistes du monde entier qui ont pu compter sur le soutien de cette URSS là, voient cette période avec sérieux et fraternité. Après la mort de Staline, l’URSS a rencontré ses premières graves difficultés, avec l’homme des doubles jeux, Khroutchev, et ces difficultés continueront avec Brejnev, puis Gorbatchev – un Andropov, considéré comme étant remarquablement intelligent par la CIA, n’ayant pas assez de temps pour redresser la barre. La fin du propos est intéressante et comique : J. Lopez évoque une uchronie, bien connue, pertinente, mais évoque une traque des Juifs pendant mille ans. Sauf que, en cas de victoire mondiale du nazisme et de l’impérialisme japonais, tous les Juifs du monde auraient entièrement disparu en quelques années, et pas en “mille ans”.

La Seconde Guerre mondiale a été gagnée à l’est ET à l’ouest. Sur ce point aussi, Vladimir Poutine devrait se corriger. L’Armée rouge a reçu une aide massive des Anglo-saxons, grâce auxquels elle a pu pallier ses très graves déficiences en matière de communications, de transports et de carburants spéciaux, par exemple ; elle n’a jamais eu la totalité de la Luftwaffe sur le dos, du fait de l’offensive aérienne continue des alliés ; elle n’aurait jamais avancé si loin vers l’ouest si ses adversaires n’avaient pas vu leur appareil industriel et ses sources d’énergie démolis par les bombardiers alliés. Même l’argument toujours avancé par les Soviétiques et aujourd’hui les Russes selon lequel «les Soviétiques ont arrêté le Reich avec leur sang, quand les Anglo-Saxons payaient en dollars» est discutable. Une partie des 10 ou 12 millions de morts militaires soviétiques est en effet due à des méthodes de commandement primitives et au mépris abyssal de Staline et du parti pour les pertes humaines.

Cette aide massive des Américains (pourquoi dire “anglo-saxons”, alors que les Anglais n’ont rien fait, déjà pris dans une situation fâcheuse), a existé mais n’a pas été aussi décisive qu’on le dit et que J. Lopez le dit. La production soviétique a su tirer des ressources et de ses propres ressources les matières et les supports pour fabriquer son propre armement, lequel a été le plus décisif (orgues de Staline !). Encore heureux qu’elle n’ait pas eu la totalité de l’aviation nazie sur le dos ! mais de Barbarossa à Stalingrad, les Allemands se sont servis de leurs avions pour bombarder et tuer massivement, sauf que, avec le temps, les batteries anti-aériennes et les avions soviétiques ont abattu de plus en plus d’avions allemands ! De leur côté, les bombardements alliés sur l’Allemagne visaient rarement les sites de production militaire, parce qu’ils étaient liés à des intérêts capitalistes anglo-saxons, parce qu’ils espéraient les récupérer à la fin de la guerre. Ils ont surtout bombardé les routes et les villes. Enfin, les soldats de l’Armée Rouge auraient été tués plus par Staline que par les Nazis ! On atteint là le summum de l’ignominie. Sur le terrain, les armées de l’Armée Rouge étaient dirigées par des Généraux et des Maréchaux, par leurs officiers, et le problème, c’est que, en face, les Allemands avaient aussi un armement très puissant et de plus en plus puissant, ce que J. Lopez signale par ailleurs pour la bataille de Koursk. La discipline militaire est, dans toutes les armées du monde, un principe, une obligation, non négociable. J. Lopez reproche cette discipline à l’AR et à Staline, mais il ne la reproche pas aux Nazis, auxquels il l’attribuerait en tant que tradition et mérite.

C’est pourquoi la lecture de cet entretien nous a écoeuré. J. Lopez peut en être sûr : ceux qu’il a flatté achèteront ses livres, et, étant donné ce qu’est le lectorat réactionnaire en France aujourd’hui, on sait qu’il en vendra. Mais nous, quand nous nous posions la question, nous avons désormais notre réponse. C’est non.

https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/la-seconde-guerre-mondiale-a-t-elle-ete-gagnee-a-l-est-20200508

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