Georges Gastaud répond à Alain Badiou

Vous ne semblez pas convaincu par la multitude de publications, de documentaires et de débats qui ont accompagné le centenaire de la révolution russe d’octobre 1917. Elle ferait même selon vous l’objet d’un “oubli concerté” ?

Alain Badiou –Oui, car le réel de cette révolution, son impact, et ce qu’elle porte encore en elle de proprement contemporain n’a nullement été mis à l’ordre du jour. L’écrasante majorité des mentions médiatiques va dans la direction des “origines du totalitarisme”, ou alors relègue cette révolution dans des temps historiques reculés et périmés.

Georges Gastaud. – A. Badiou ne semble pas avoir eu connaissance du meeting parisien du 4 novembre qui, à l’initiative du PRCF, a rassemblé près de 400 militants franchement communistes qui ont entendu près d’une trentaine d’intervenants, dont une majorité de responsables communistes venus d’Europe, d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. Certes ce meeting a été censuré par toute la presse, y compris par l’Humanité ; certes, dans la même période, celle du 100ème anniversaire d’Octobre 17, Pierre Laurent (PCF-PGE) a « célébré » l’insurrection prolétarienne à sa manière, c’est-à-dire en enterrant de nouveau Lénine devant une centaine de « repentants » réunis à Fabien. Les braises rougeoyantes du PRCF et bien d’autres qui, provisoirement, sont masquées mais non étouffées par la cendre contre-révolutionnaire, contribueront tôt ou tard à faire jaillir à nouveau les étincelles révolutionnaires de l’avenir. Tout lecteur de Mao ou de Marx sait du reste qu’il faut avant tout tenir compte du pôle dominé de la contradiction ; les « taupes rouges » restent longtemps invisibles, mais c’est par elles que tôt ou tard se déploie et que finit par triompher ce que le grand dialecticien Hegel nommait la « patience du négatif ».

– L’historien Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du communisme, a publié à cette occasion un essai contre Lénine, qu’il qualifie d’“inventeur du totalitarisme”. Ce courant historiographique vous semble-t-il dominant aujourd’hui en France ?

ALAIN BADIOU –La passion contre-révolutionnaire de Stéphane Courtois n’est plus à démontrer ! C’est son label, c’est aussi son gagne-pain. Jeter les révolutionnaires dans la poubelle toujours ouverte du “totalitarisme” est un métier bien rétribué dans la boutique des idéologies, et dans les médias, devenus presque partout un secteur de la grande oligarchie planétaire. Du coup, oui, une vision négative de Lénine est assez largement répandue. Mais il y a quand même un contre-courant, intellectuel et international, qui démontre, faits à l’appui, que Lénine est sans aucun doute un des cinq ou six plus grands penseurs et militants de la politique révolutionnaire et communiste que les temps modernes – disons : depuis Saint-Just et Robespierre jusqu’à aujourd’hui – aient connus.

GEORGES GASTAUDGEORGES GASTAUD – Excellente déclaration. Il faut ajouter que Lénine est aussi un vrai philosophe, un éminent épistémologue, un explorateur émérite de la dialectique matérialiste et que, pour toutes ces raisons, nous, les révolutionnaires, devrions ensemble, nonobstant nos divergences sur le terrain étroitement politique, porter l’idée d’un « nouveau défi léniniste ». C’est ce que le regretté Jean Salem et moi-même avons, chacun avec ses armes propres, tenté de faire ces dernières années. Au passage, ne jamais oublier le fin Engels qui, bien qu’ayant centralement contribué à l’élaboration du matérialisme dialectique, de la théorie matérialiste de la connaissance et de la dialectique de la nature, est depuis toujours exclu du programme de philo du baccalauréat comme si Marx et lui n’avaient pas cosigné ces textes fondateurs du matérialisme historique et du communisme prolétarien que sont L’Idéologie allemande et le Manifeste du Parti communiste… Réhabiliter l’apport d’Engels en philosophie et en anthropologie n’urge pas moins pour les philosophes communistes que remettre à l’honneur l’étude de la pensée et de la pratique léniniennes.

D – Dans le débat sur le totalitarisme, vous prenez position sans équivoque en écrivant : “Cette révolution russe de 1917 a été tout ce qu’on veut sauf totalitaire”. Selon vous, elle a été assimilée à tort à sa dégénérescence en un parti-État totalitaire sous Staline?

ALAIN BADIOU – L’identification du Lénine de 1917 au Staline de, disons, 1937, est une absurdité bien plus considérable encore que celle que propageaient les monarchistes du début du XXe siècle, quand ils mettaient dans le même sac Robespierre et Napoléon. Il faut dire qu’amalgames, chiffres truqués et visions apocalyptiques de type grand-guignol sont depuis toujours les instruments des contre-révolutionnaires. On peut, on doit, appeler “révolution russe” la séquence historique qui va de 1917 à, c’est un maximum, 1929.

GEORGES GASTAUD – A. Badiou a raison de dénoncer les raccourcis, mensonges et amalgames scandaleux qui font que, par ex., les lycéens de France étudient Hitler, Mussolini, Lénine et Staline à l’occasion d’un seul et même chapitre d’ « histoire » intitulé « les totalitarismes du 20ème siècle » (sic). Certes, la révolution soviétique prise stricto sensu doit être distinguée de la période de stabilisation qui l’a suivi sous l’autorité principale de Staline, de même que la Révolution française proprement dite doit être distinguée de la phase régressive ouverte par Thermidor et conclue par la défaite finale de Napoléon. Mais sans que le parallèle entre Napoléon et Staline mène bien loin – dans un cas il s’agit de la transition révolutionnaire du féodalisme moribond au capitalisme, dans l’autre d’une période d’intense affrontement entre capitalisme finissant et primo-socialismes – , l’un et l’autre sont des stabilisateurs historiques des nouveaux rapports de production, capitalistes dans un cas, socialistes dans l’autre. C’est bien l’héritage, si déformé soit-il, de Robespierre et de Marat que toute l’Europe monarchique voulait enterrer en abattant Bonaparte et c’est bien le retour de 1793 qu’elle voulait conjurer quand elle mit fin à Waterloo à la météorique restauration impériale des Cent Jours. Opposer totalement l’URSS post-léniniste à la période léniniste ne mène pas bien loin non plus, si ce n’est à marcher sur d’antiques brisées trotskistes qui n’ont jamais rien produit. Certes, il y a bien des ruptures, ou plutôt, bien des césures dans l’histoire de l’URSS ; mais Staline, l’homme que la réaction française et mondiale exècre à l’égal de Robespierre et de Lénine, n’est pas un contre-révolutionnaire, même si l’époque actuelle étant ce qu’elle est (passionnément et mortellement anticommuniste), on a l’impression de proférer un blasphème contre l’air du temps quand on énonce une telle lapalissade ! Quels que soient les critiques sévères, à mes yeux justifiées, que Lénine fit de Staline dans son ultime Lettre au congrès du Parti bolchevik (mais Trotski et Boukharine en prenaient eux aussi pour leur grade !), les peuples et le parti soviétiques conduits par Staline ont su édifier en un temps record une puissante base socialiste ; ils ont sorti la Russie de l’arriération au moyen des plans quinquennaux (en quoi cet exploit économique et culturel des masses populaires russes, « comptant sur leurs propres forces » et se passant de l’ « aide » du capital mondial, serait-il moins méritoire que le compromis historique de longue durée par lequel Deng et ses actuels successeurs chinois ont construit une industrie chinoise de pointe en s’alliant, à la suite de Zhou Enlaï, avec les capitalistes américains ?) et ils ont durablement placé leur pays aux avant-postes de la science mondiale : il suffit de prononcer les motsspoutnik et Gagarine, même s’il est exact que ce dernier a accompli son exploit quelques années après la mort de Staline. Et s’il n’avait pas bénéficié d’un large appui populaire, Staline n’aurait sûrement pas pu diriger l’Armée rouge jusqu’à pulvériser l’ « invincible » Wehrmacht de Stalingrad à Berlin, en passant par la rupture du siège de Leningrad et par la bataille de Koursk. A la mort de Staline, le drapeau rouge frappé de l’emblème ouvrier et paysan flottait de Berlin-Est à Vladivostok, le camp des travailleurs et les partis communistes étaient mondialement à l’offensive, les fascistes européens se terraient, les mouvement d’émancipation des femmes et les amis de la laïcité marquaient des points, les opposants à l’impérialisme occidental parlaient plus de « socialisme » que de djihad et le terrain géopolitique était sérieusement ameubli pour le triomphe prochain des révolutions chinoise, cubaine, pour les grandes avancées sociales de la Libération (France, Italie, Belgique…) et pour la déculottée historique que les colonialistes français suivis par les impérialistes yanquis n’allaient par tarder à subir de la main du peuple vietnamien…

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à une critique marxiste de tout ce qui a pu se faire de négatif sous l’égide de Staline (ou de n’importe quel régime révolutionnaire : ni « culte » ni auto-phobie communiste sans fin, pour parler comme feu D. Losurdo !). Cela il serait bien singulier d’exalter tout ce qui s’est fait en Chine, que ce soit la « G.R.C.P. » chère à Badiou, ou son contraire, l’actuel « capitalisme d’Etat » chinois (l’expression est d’A. ALAIN BADIOU) tout en dénigrant les trois quarts de l’histoire soviétique, stalinienne ou « poststalinienne ». Contrairement aux théoriciens trotskistes ou anars qui célèbrent romantiquement la « poésie des ruines » et le charme discret des défaites prolétariennes tragiques, vous préférez autant que moi, cher A. Badiou, les victoires communistes aux défaites et aux « Semaines sanglantes ». Mais si l’on suppose, comme vous semblez le faire, que la Révolution d’Octobre n’a guère duré que de 1917 à 1929 et qu’ensuite, l’histoire soviétique ne fut plus guère que dégénérescence, est-ce vraiment une victoire que vous célébrez en célébrant Octobre ? Il y eut certes de terribles tragédies dans l’histoire de ce pays relativement arriéré qui fut catapulté par l’histoire « premier de cordée » mondial de l’édification socialiste, tout le monde en convient. Mais historiquement parlant, et dans les conditions d’un encerclement mondial qui, au début des années vingt, prit carrément l’humanité en otage sous les auspices de Terminator Reagan, l’URSS aura « tenu » 70 ans sans les capitalistes et contre eux quand la Commune n’avait tenu que 70 jours. N’oublions jamais cet essentiel-là et défendons tous sur nos bases, si critiques fussent-elles, cet héritage fondateur !

Enfin et surtout, si l’on veut un véritable « recommencement communiste » (nous parlons, au PRCF, d’une renaissance, et, comme il se doit pour des marxistes, d’une renaissance du parti communiste sans lequel le mot communiste reste un adjectif « spectral »…), il faut rompre avec le mythe trotskisant ou anarchisant d’une contre-révolution ou d’une « pré-contre-révolution » stalinienne. On peut discuter pour savoir si telle ou telle étape de l’histoire soviétique est « thermidorienne », et si l’on tient à cet adjectif inusablement brandi par le trotskisme et qui désigne un saut régressif contre-révolutionnaire à l’intérieur même de la révolution (le Directoire n’était pas la Restauration monarchique, et Carnot a durement combattu les royalistes et Babeuf !), alors les phases khrouchtchévienne et gorbatchévienne de l’histoire soviétique – cette dernière ouvrant directement la voie à la restauration contre-révolutionnaire proprement dite sous les auspices d’Eltsine – sont typiquement thermidoriennesavec l’accentuation triomphale de la gestion, puis de la propriété capitalistes des entreprises socialistes déstabilisées puis liquidées et bradées à la mafia. Du reste, si la contre-révolution avait été chose faite depuis Staline, pourquoi diable tout le monde capitaliste se serait-il coalisé et arc-bouté, du Pacte de Munich (1938) aux euromissiles reaganiens (1984), pour abattre à n’importe quel prix, celui du fascisme d’abord, puis celui du projet maximalement exterministe de la guerre nucléaire totale, « l’Empire du Mal » bolchevique ? En réalité, la restauration capitaliste (que l’on nomme pudiquement mondialisation), précédée d’une contre-révolution pure et dure rythmée par la chute successive rapide, éruptive en cascade, du camp socialiste et du pouvoir soviétique lui-même (jusqu’au canonnage par Eltsine du Soviet de Russie !), avec privatisation massive de l’économie (la « thérapie de choc »), s’est produite au décours des années 88/91 avec les énormes conséquences délétères que l’on observe aujourd’hui sur le rapport des forces mondial (et national s’agissant de la France, car le PCF s’est lui-même détruit, sa « perestroïka » eurocommuniste prenant le nom de « mutation ») entre capital et travail, entre impérialisme et peuples opprimés (pensons aux Palestiniens littéralement torturés à plaisir par l’impérialisme et par son pseudopode israélien). Ce qui est déjà fait n’a pas besoin d’être refait et une contre-révolution déjà réalisée en 1930 n’aurait eu aucun besoin d’être refaite en 1990 ! Oui, si « nomenklaturisée » qu’ait pu être l’URSS à la fin de l’ère Brejnev (sans cet enkystement démoralisant, la contre-révolution aurait dû triompher d’une intense résistance populaire), elle restait inexpiablement le pays issu d’Octobre 17, sa base matérielle, idéologique et institutionnelle demeurait socialiste et en conséquence, une véritable revitalisation léniniste du Parti et du mouvement des masses restait en droit possible sur de tels fondements juridico-économiques. C’est d’ailleurs cette revitalisation léniniste qu’avait initialement et mensongèrement promis Gorbatchev aux communistes et aux ouvriers soviétiques… Or aujourd’hui, les masses russes ne cessent, comparaison expérimentale faite des deux régimes russes successifs, socialiste et capitaliste, de regretter les acquis socialistes bien réels que Poutine s’efforce encore d’arracher à son peuple trente ans après le début de la « catastroïka » (par ex. en mettant fin à la retraite à 60 ans pour les hommes et à 55 pour les femmes, une avancée de portée mondiale que la toute jeune URSS avait instituée au début des années trente) !

ALAIN BADIOU – Pendant toute cette période, non seulement le mot d’ordre axial de Lénine, ou fidèle à Lénine, a été “tout le pouvoir aux soviets”, donc aux assemblées populaires, mais ce même Lénine a diagnostiqué, dès la victoire des rouges dans la féroce guerre civile, la dégénérescence avancée de l’État mis en place par le parti bolchevique. C’est un trait commun à Lénine et à Mao que de nourrir une grande suspicion à l’égard de tout ce qui, sous prétexte de pouvoir d’État, bureaucratise et rend inerte le parti révolutionnaire. Si l’on tient absolument au mot “totalitarisme” pour désigner la fusion du Parti et de l’État, il serait plus juste de dire que Lénine et Mao sont l’un et l’autre de sévères critiques du totalitarisme !

GEORGES GASTAUD – Oui, Lénine a largement anticipé sur Trotski, dont la critique antibureaucratique a vite nourri l’antisoviétisme, au sujet du risque d’étatisation de la Révolution et de bureaucratisation du Parti. J’y ai insisté dès 1997 dans mon livre Mondialisation capitaliste et projet communiste (Temps des cerises), spécialement dans sa partie III, Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution. Mais…
a) il est facile de montrer que Staline est pleinement dans la ligne léniniste quand il plaide en 1925 pour que soit entreprise sans tarder l’édification du socialisme en un seul pays: le parti bolchevik tient compte à la fois des réalités – le reflux révolutionnaire à l’Ouest, la contre-offensive réactionnaire et fasciste – et des ressources humaines et géographiques de l’immense Russie.
b) A. Badiou ne doit pas oublier que Mao n’a jamais désavoué Staline, tout au contraire, l’opposition entre la Chine de Mao et l’URSS de Khrouchtchev a eu pour toile de fond la manière opportuniste, droitière, dont Khrouchtchev et le courant qui le portait, ont prétendu dépasser de droite le « stalinisme ».
c) vu les indiscutables exactions de la G.R.C.P., étant donné le délire Khmer rouge qui s’en inspira et dont les dirigeants khmers maoïsants ont poussé leur caricature de lutte antibureaucratique jusqu’à l’hyper-caricature sanglante, il est malvenu de vouloir prendre Staline en tenailles entre Lénine et Mao. En particulier, on relira les textes hyper-polémiques de Lénine contre Bogdanov et contre la conception primitiviste de la Révolution culturelle qui était celle des dirigeants du Proletkultau début des années 20. Pour Lénine, le « matérialisme militant » et la révolution culturelle qu’il promeut n’a rien à voir avec une table rase, encore moins avec une persécution obscurantiste des intellectuels comme tels (sauf s’ils se mettent servilement au service des Blancs et des capitalistes). Lénine insiste énormément sur la science, sur l’instruction, sur l’ « assimilation critique de l’héritage », y compris sur la maîtrise et sur le dépassement de l’héritage bourgeois-démocratique dans tout ce qu’il a de progressif. On est aux antipodes du primitivisme culturel de la G.R.C.P., en particulier de son déni de toute une part du grand héritage culturel de l’ancienne Chine. Du reste, l’histoire récente prouve que ce que l’on refoule, au lieu de l’avoir dûment assumé, maîtrisé, apprécié et critiqué, resurgit toujours sous des formes encore plus dures, encore moins maîtrisables et encore plus parasitaires…

– De manière plus controversée, vous dressez un portrait admiratif, bien que critique de la Révolution culturelle chinoise lancée par Mao en 1966. Vous êtes un des rares intellectuels en France à revendiquer cet événement comme source d’inspiration. Pourquoi son héritage vous semble-t-il si important ?

La suite est à lire ici https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/georges-gastaud-repond-a-alain-badiou-renaissance-communiste/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *