Alain Badiou : dans son entretien avec les Inrocks, il propose une heureuse pensée communiste, vivante et résistante, mais il reste sur la défensive…

A Mathieu Dejeau, de la rédaction des Inrocks, Alain Badiou a répondu à quelques questions, alors qu’il fait paraître un nouvel ouvrage aux éditions La Fabrique, “Pétrograd, Shangaï”. Dans le marasme intellectuel en France (sauf exceptions, et, heureusement, il y en a quelques unes encore), sous l’influence de médias militants/débilitants, du terrorisme intellectuel bourgeois qui sévit partout, il y a du bonheur à écouter une conscience, communiste, claire, qui résiste face aux assauts de ce terrorisme, qui ne leur cède rien, ou presque rien. Mais si Alain Badiou est, indéniablement, avec, Georges Gastaud, du PRCF, un des intellectuels qui résistent le mieux à ce terrorisme, il faut constater qu’il “joue en défense”, puisqu’il ne passe pas à l’attaque, lorsqu’il est question de certains sujets majeurs, comme la violence politique. Il est réjouissant de l’entendre répondre sur Stéphane Courtois, qui fait partie des plus grands rentiers de l’anticommunisme bourgeois, tendance fascistante,

La passion contre-révolutionnaire de Stéphane Courtois n’est plus à démontrer ! C’est son label, c’est aussi son gagne-pain. Jeter les révolutionnaires dans la poubelle toujours ouverte du “totalitarisme” est un métier bien rétribué dans la boutique des idéologies, et dans les médias, devenus presque partout un secteur de la grande oligarchie planétaire. Du coup, oui, une vision négative de Lénine est assez largement répandue. Mais il y a quand même un contre-courant, intellectuel et international, qui démontre, faits à l’appui, que Lénine est sans aucun doute un des cinq ou six plus grands penseurs et militants de la politique révolutionnaire et communiste que les temps modernes – disons : depuis Saint-Just et Robespierre jusqu’à aujourd’hui – aient connus.” Malgré tout, à la question du journaliste “Dans le débat sur le totalitarisme, vous prenez position sans équivoque en écrivant :“Cette révolution russe de 1917 a été tout ce qu’on veut sauf totalitaire”. Selon vous, elle a été assimilée à tort à sa dégénérescence en un parti-Etat totalitaire sous Staline?”

sa réponse instrumentalise une différenciation bien connue, entre Léline et Staline, sans prise en compte de la difficulté intellectuelle spécifique, quant à savoir ce que Lénine aurait pensé et apprécié, du développement de l’URSS, mais également sans prise en compte des conditions historiques spécifiques. “L’identification du Lénine de 1917 au Staline de, disons, 1937, est une absurdité bien plus considérable encore que celle que propageaient les monarchistes du début du XXe siècle, quand ils mettaient dans le même sac Robespierre et Napoléon. Il faut dire qu’amalgames, chiffres truqués et visions apocalyptiques de type grand-guignol sont depuis toujours les instruments des contre-révolutionnaires. On peut, on doit, appeler “révolution russe” la séquence historique qui va de 1917 à, c’est un maximum, 1929.

S’il est justifié de considérer que “Pendant toute cette période, non seulement le mot d’ordre axial de Lénine, ou fidèle à Lénine, a été “tout le pouvoir aux soviets”, donc aux assemblées populaires, mais ce même Lénine a diagnostiqué, dès la victoire des rouges dans la féroce guerre civile, la dégénérescence avancée de l’Etat mis en place par le parti bolchevique. C’est un trait commun à Lénine et à Mao que de nourrir une grande suspicion à l’égard de tout ce qui, sous prétexte de pouvoir d’Etat, bureaucratise et rend inerte le parti révolutionnaire. Si l’on tient absolument au mot “totalitarisme” pour désigner la fusion du Parti et de l’Etat, il serait plus juste de dire que Lénine et Mao sont l’un et l’autre de sévères critiques du totalitarisme !” il est tout aussi injuste de laisser penser que l’état et le développement de l’URSS satisfaisaient parfaitement, tant Staline, que les autres dirigeants de l’URSS, du milieu des années 20 jusqu’à la fin des années 30. Précisément, le fait d’être, pour eux, contraints de faire une place considérable à la réflexion et à la production, militaires, tant la répétition, amplifiée, de l’agression impérialiste, était une certitude, imposait des limites à d’autres champs, pourtant prioritaires. Malgré cela, ils ont réussi à tenir tous les bouts, y compris par la construction de cités-jardins, comme la célèbre “Stalingrad”, ce qu’aucun pays occidental n’était capable de faire, et pire, ne voulait faire. Quand il s’agit de Mao, il devient plus précis, dans la mesure où il connait infiniment mieux son sujet. A la question “De manière plus controversée, vous dressez un portrait admiratif, bien que critique de la Révolution culturelle chinoise lancée par Mao en 1966. Vous êtes un des rares intellectuels en France à revendiquer cet événement comme source d’inspiration. Pourquoi son héritage vous semble-t-il si important ?”

il répond que “(…) Dès la fin des années cinquante, comme Lénine juste avant sa mort, Mao constate que le mélange entre le “modèle” russe – parfaitement ossifié – et la bureaucratisation du Parti communiste chinois à l’épreuve du pouvoir, entraîne irrésistiblement toute une partie des cadres du Parti, et donc de l’Etat et de l’armée, dans une direction opposée au communisme. Parce que, pour Mao – les textes sont là – la prise du pouvoir n’est pas encore, et de loin, la révolution communiste, le bouleversement égalitaire total de la société. Il affirme sans relâche que “sans mouvement communiste, pas de communisme”. Ce qui veut dire que sans activité révolutionnaire de masse, y compris quand le Parti est au pouvoir, on ne parviendra à rien de bien nouveau.”, il est faux de dire que “C’est tout le contraire de Staline, qui affirme dès la fin des années vingt que “la révolution est terminée””,

puisque cette expression signifie que la période révolutionnaire fondatrice est terminée; et que, à la différence des révolutionnaires en France, de la période 17989/1794, elle n’a pas été mise en échec par des contre-révolutionnaires. Mais si cette période est terminée, la construction du socialisme vers le communisme était en cours. Quand le journaliste évoque la violence, de “gardes rouges” qui “ont cédé à “une sorte de barbarie assumée”, en le citant, il s’agit d’une question parmi d’autres, parmi celles qui interrogent et fustigent tous les mouvements révolutionnaires, en tant que mouvements violents, criminels, et c’est là que, bien qu’Alain Badiou réponde en défendant le processus de “la révolution culturelle”, il reste, malgré tout, en défense, en ne parvenant pas à répondre, par une offensive, pourtant nécessaire. En effet, il faut comparer. Est-ce que les Bourgeois, dont nous avons des représentants, actuellement à la tête de la France, et ce, depuis plusieurs décennies, sont des êtres non violents ? Non ! La violence bourgeoise, sise dans l’Histoire par les périodes appelés “la terreur blanche”, est plus longue, plus profonde, plus grave, plus criminelle que celle de tous les mouvements prolétariens. Au cours de la Révolution Française, la grande bourgeoisie a voulu, la guerre, pour le pillage, l’exploitation de masse, y compris par un néo esclavage, a voulu la colonisation du monde la plus large possible, a fait assassiner des prolétaires, en 1830, 1848, dans les années qui ont suivi, en 1871, avec le massacre de la Commune de Paris, a fait des “Indigènes”, dans une logique raciale, des sous-citoyens de “l’empire”, a pillé les biens de ces territoires, a mis en esclavage des millions d’enfants, femmes, hommes, en Afrique noire, en Indochine, a préparé la boucherie génocidaire de la guerre de 14/18, a tenté d’imposer aux peuples soviétiques un retour en arrière, a fait le choix de la guerre civile en Algérie, a réhabilité des collaborateurs dont les crimes étaient connus et graves, a fait procéder à des massacres méconnus en Afrique noire, jusqu’aux indépendances des pays, a organisé celles-ci afin de s’assurer qu’elle offrait à des néo-bourgeois natifs les rênes du pouvoir, afin de pouvoir continuer à dominer, instrumentaliser, piller, a systématiquement soutenu les USA (avec une exception, l’invasion irakienne de 2003), a fait des choix législatifs, politiques, économiques, favorables à des industries, des industriels, dont les sites de travail étaient dangereux pour les travailleurs, dont les produits étaient dangereux pour les citoyens qui les achètent, etc. La Bourgeoisie ose parler ET tancer, condamner, accuser, les communistes, français, du monde entier, alors qu’elle a le pire bilan historique, humain et vital. Et de cela, Alain Badiou ne parvient pas à parler, soit parce qu’il n’en a pas conscience (?), soit parce qu’il pense qu’il ne peut pas le dire (il faut composer), soit parce qu’il pense que c’est secondaire (et là, il a tort).

Evidemment, quoiqu’il en soit de cette critique à son endroit, il faut lire cet entretien passionnant, pour se réjouir de voir, savoir, qu’il existe, encore, des intellectuels marxistes, sérieux, dans cette France en voie d’annexion américaine. 

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