Matthieu Renault, “L’empire de la Révolution”, à propos de Lénine décolonial

C’est un entretien publié par les Indigènes de la République, ici 

Deux extraits :

“Or, je crois qu’il en va similairement des frontières entre « pensée marxiste » et « pensée décoloniale ». Il n’est pas question d’ignorer leurs différences et leurs différends, de nier l’eurocentrisme qui a grevé et grève encore la pensée marxiste, y compris dans ses formes par ailleurs les plus hétérodoxes, « révolutionnaires », mais de penser des formes d’alliance, de branchement, qui soient synonymes non de compromis au mauvais sens du terme, mais de renforcement mutuel, et s’il est encore permis d’utiliser ce mot, de radicalisation réciproque. C’est dans cette perspective qu’ont œuvré les grandes figures du marxisme non-européen du XXe siècle (José Carlos Mariátegui, C.L.R. James, Jacques Roumain, Che Guevara et d’autres) et que s’inscrivaient encore ceux que l’on considère généralement comme les « pères » de la pensée décoloniale, Enrique Dussel et Aníbal Quijano. Ce n’est que plus tard, et dans la perspective de la construction d’un authentique « paradigme » décolonial, d’abord dans le champ académique, que l’opposition, parfois caricaturale comme tu le dis à juste titre, s’est sédimentée, s’est figée d’une manière qui me semble peu productive. (…) “

SN : Quelle place tient la question des musulmans dans l’analyse que fait Lénine de l’impérialisme ?

MR : Vaste question, dont la réponse dépend étroitement de la conjoncture considérée. Pour le dire le plus simplement possible, Lénine n’était évidemment pas sans savoir qu’une majeure partie du Moyen-Orient et de l’Asie, sous domination coloniale, était de culture et de confession musulmanes, et qu’il aurait été absurde d’imaginer qu’une révolution puisse y éclater sans que ces peuples y jouent une part active, en tant que sujets politiques à part entière défendant leurs propres intérêts. Lorsque s’annonça le déclin de l’élan révolutionnaire en Europe occidentale et centrale, avec la défaite de la révolution allemande et la chute de la République des conseils de Hongrie, il devint impératif de forger une théorie et une stratégie pour la « Révolution en Orient ». Ce travail fut réellement amorcé au deuxième congrès de l’Internationale communiste en juillet-août 1920 et au congrès des peuples de l’Orient à Bakou, en Azerbaïdjan, le mois suivant. Mais Lénine n’avait pas attendu cette date pour comprendre qu’afin que l’exportation de la révolution soit couronnée de succès, il fallait que la Russie soviétique, elle-même héritière d’un immense empire, donne l’exemple, qu’elle œuvre le plus vite possible à sa propre décolonisation. En 1919 fut fondé, non sans heurts, la République socialiste soviétique autonome du Bachkortostan, à majorité musulmane. Mais c’est indubitablement au Turkestan russe, conquis dans la deuxième moitié du XIXe siècle et soumis à un régime colonial au sens le plus strict, que Lénine accorda en la matière la plus grande attention, le qualifiant à l’occasion d’ « Algérie russe ». Concevant le Turkestan comme, en quelque sorte, un laboratoire où étaient d’ores et déjà réunies les conditions de l’expérimentation d’une combinaison des luttes du prolétariat des nations oppressives et des masses exploitées des nations opprimées, il ne cessa de souligner la « portée historique mondiale » de la tâche incombant aux bolcheviks dans la région, dont les répercussions devaient s’étendre à tout l’Orient, et même au-delà ; la politique menée par les bolcheviks en Asie centrale devait selon lui « prouver dans les faits la sincérité de notre désir d’extirper tous les vestiges de l’impérialisme grand-russe en vue de lutter sans réserve contre l’impérialisme mondial.»

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